Écrit par Romain Adam   
Catégorie : Légendes de l'athletisme
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Suite et fin de la saga consacrée à Haile Gebresselassie, après « La naissance d’un champion » et « Haile au sommet de son art ».

Après avoir gardé son titre olympique sur 10 000m à Sydney, Haile Gebresselassie s’est déjà assuré une place au panthéon de l’athlétisme. Il est multiple champion du monde et détient les records du monde du 5000m et 10 000m. Pourtant, Gebre n’est pas encore rassasié et repart à l’assaut des grandes échéances athlétiques. Il avait terminé l’année 2000 par une opération au talon d’achille, mais il souhaite se relancer au plus vite et commence à envisager une carrière sur route et notamment sur marathon. Haile n’a pas fini de nous surprendre !

Des saisons 2001 et 2002 entachées par des blessures

Les blessures continuent d’embêter Haile en 2001, si bien qu’il court sa première course de la saison lors du 10 000m des mondiaux d’Edmonton. Trois jours avant le départ, une terrible fièvre l’oblige a passer une nuit à l’hôpital. La fièvre passe mais une diarrhée l’empêche de dormir. Au matin de la course, il se sent mieux mais personne ne le voit capable de courir. Pourtant la victoire n’est pas loin. Il n’attaque que dans les derniers 200 mètres et se fait doubler par le Kényan Charles Kamathi, puis sur la ligne par son compatriote Assefa Mezgebu.

C’est la première défaite de Gebre sur 10 000m depuis 1993 et sa première défaite toutes distances confondues depuis février 1997 (excepté un 800m indoor en 1’50’’39 en janvier 1998).

La saison 2002 sera un très mauvais souvenir pour Haile. Même si elle marque ses débuts sur le marathon le 14 avril, 3e à Londres en 2h06’35 derrière Khalid Khanouchi (2h05’38, record du monde) et son éternel dauphin Paul Tergat, cette saison est entachée de nouveau par une blessure. Le 1er juin à Hengelo, alors qu’il tente le record du monde de l’heure, il doit abandonné une course pour la première fois de sa carrière, à cause d’un mollet trop douloureux. Il sent que sa carrière pourrait bien être finie.

Les médecins lui préconisent un repos complet pendant 6 semaines. Haile souffre terriblement pendant cette période, car il ne peut pas se passer de courir et devient très irritable psychologiquement. Il ne tient que deux semaines au repos et pense déjà aux mondiaux de Paris 2003, quitte à jouer une nouvelle fois avec sa santé.

Haile ne supporte pas l’attitude des médias qui le pensent fini dès lors qu’il ne gagne plus une course : « Comment une carrière entière peut-être balayée par une défaite ? C’est ridicule, la presse ne considère pas la raison de la défaite, n’examine pas la cause. » « Ils disent que Haile Gebresselassie a perdu… que sa carrière sur piste est terminée ».

En décembre 2002, Gebre essaie de faire taire les critiques en améliorant la meilleure performance mondiale de l’histoire du 10km sur route, en 27’07 à Doha, empochant par la même occasion les 1 million de dollar promis en cas de record planétaire. Il bat de nouveau le record du monde du 2 miles à Birmingham (Grande-Bretagne) début 2003, en 8’04’’69 et devient champion du monde du 3000m indoor, encore à Birmingham, en 7’40’’97.

 

L’ascension de son compatriote Kenenisa Bekele

Pour ouvrir sa saison 2003, Haile Gebresselassie court comme d’habitude à Hengelo, son stade fétiche, et choisit le 10 000m. Une fois les lièvres écartés, il court seul devant avec dans son sillage un jeune homme de 21 ans. Inconnu du grand public (pourtant déjà double champion du monde cross court-cross long en 2002 et 2003), Haile lui le côtoie tous les jours à l’entrainement depuis 3 ans. Il connaît la force de frappe de ce jeune compatriote, Kenenisa Bekele, au finish exceptionnel.

Haile attaque à 2km du but, sachant qu’il s’agit du premier 10 000m sur piste du jeune Kenenisa. Mais ce dernier s’accroche. Haile attaque franchement à 300m de l’arrivée, le public est sûr qu’il va gagner ! Toutefois Haile semble se désunir et Kenenisa revient pour le dépasser dans les 50 derniers mètres en 26’53’’70, neuf dixième devant Haile. Le public est comme sonné, et laisse place à un silence. Haile vient de perdre, presque à domicile, et la hiérarchie mondiale semble pouvoir être bouleversée.

Haile rentre en Ethiopie pour s’entraîner et Kenenisa continue sa série de victoire par deux 5000m à Oslo et Lausanne. Haile perd lui une deuxième course d’affilée (un 5000m à Paris), chose qui n’était pas arrivée depuis juillet 1994 ! Des examens médicaux lui découvrent une bronchite. A Rome Kenenisa et Haile se font battre par le Kényan Abraham Chebii. « Ces jeunes courent comme moi il y a 5 ans, ils sont très rapides. Mais c’est normal, vous ne pouvez pas contrôler le monde entier infiniment ». A Londres, pour sa dernière course avant les mondiaux de Paris 2003, Gebre gagne le 5000m et se remet en confiance.

A Paris, la tactique des éthiopiens est de s’assurer les trois médailles, peu importe l’ordre. Dès le 5e kilomètre, les trois Ethiopiens passent devant dans les trois premières positions. A 2km du but, les trois premières places sont presque assurées, et Haile demande à ses compatriotes de le relayer, mais personne ne passe. Il préfère mener le train et s’exposer à Kenenisa Bekele plutôt que de risquer que les Kenyans reviennent. Dans les 200 derniers mètres Kenenisa dépasse Haile et gagne en 26’49’’57. Ces deux ont couru la deuxième moitié de course en 12’57 ! L’avance des Ethiopiens est immense, Sileshi Sihine, 3e en 27’01 possède 17 secondes d’avance sur le 4e. Malgré la seconde place, Haile arbore son fameux sourire.

Son ami et fidèle lièvre Worku Bikila explique : « Haile n’est pas quelqu’un qui se fait du soucis. Il ne fait pas preuve de beaucoup de regret ou de jalousie. Si quelqu’un accompli quelque chose, Haile est content pour celui qui l’a accompli. Si Haile ne réussit pas quelque chose et bien il ne réussit pas, point. Et si quelque chose ne marche pas comme il faut, il trouve un moyen d’améliorer la situation. Haile est toujours joyeux et blagueur. Je me rappelle peu de temps après avoir eu mon premier enfant, Haile eu le sien. Il me dit alors ‘J’attendais mon lièvre. Quand tu as commencé, j’ai réalisé que je devrais mieux commencer aussi’. »

Sur la route des Jeux Olympiques d’Athènes, Haile Gebresselassie et Kenenisa Bekele, avec leur entraîneur Wolde-Meskel Kostre et leur manager Jos Hermans, ont décidé de ne pas se rencontrer avant la finale olympique. Haile veut retrouver sa vitesse pour gagner un inédit troisième titre olympique d’affilée sur 10 000m, avant de passer au marathon. Pour cela il court plusieurs 3000m en salle, et réalise même un joli 7’29’’34.


Le passage de témoin de Gebre à Bekele

A Birmingham, il souhaite améliorer son record du monde du 2 miles, avec l’aide de Martin Keino, le meilleur lièvre du circuit. Kenenisa Bekele tente lui le record du monde du 5000m que détient Haile Gebresselassie. Chose incroyable, Haile demande peu de temps avant la course à son manager que Martin Keino aide plutôt Kenenisa Bekele à battre son propre record du monde. « Kenenisa a plus besoin de l’aide de Martin que moi ce soir. Martin est le meilleur lièvre, laisse le aider Kenenisa ».

Dans la salle d’échauffement sous la piste indoor, Haile encourage Kenenisa devant un poste de télévision et applaudit ce dernier lorsqu’il améliore le record du monde de près d’une seconde, en 12’49’’60. Haile s’élance lui sur le 2 miles et se fait surprendre dans les 50 derniers mètres par son jeune compatriote Markos Geneti, 19 ans, qui l’emporte en 8’08. Avec le recul, on peut dire que ce soir là à Birmingham symbolise le passage de témoin entre Haile, sur le déclin sur la piste, et le jeune talent Kenenisa qui établit là son tout premier record du monde.

Kenenisa Bekele ravit même à Haile ses fameux records mondiaux en plein air du 5000m et du 10 000m en l’espace de 9 jours le 31 mai 2004 à Hengelo en 12’37’’35 et le 8 juin 2004 à Ostrava en 26’20’’32. Haile sait qu’il faudra être à son meilleur niveau pour espérer battre Bekele aux Jeux d’Athènes. Il rentre en Ethiopie et effectue un stage dans des conditions spartiates, loin de sa famille et de ses préoccupations quotidiennes, pour mettre toutes les chances de son côté. Trois semaines avant la finale olympique, il se teste sur 5000m à Londres et remporte la course en 12’55’’51. Le voilà prêt !

 

Gebre toujours souriant, même dans la défaite

Après de sévères ampoules à Atlanta ’96, son inflammation au talon d’Achille droit à Sydney 2000, c’est son tendon d’Achille gauche qui lui joue des tours. Malgré tout, il se dit que s’il a pu se parer d’or les deux premières fois, il pourra faire de même à Athènes. La stratégie éthiopienne est la même qu’à Paris pour remporter les trois médailles. Néanmoins, dès le 19e tour, Haile a l’air de commencer à souffrir, avec un foulée ample et lourde, bouche ouverte et grimaçant. Kenenisa Bekele et Sileshi Sihine s’aperçoivent que Haile est en difficulté et ralentissent le train. Le Kényan Kiprop et l’Erythréen Tadesse accélèrent eux pour éviter le retour de Gebre, qui ne peut visiblement pas répondre.

Lorsque Kenenisa et Sileshi voient que Haile ne pourra se battre pour le podium, ils doublent Kiprop et Tadesse pour s’envoler pour la victoire. L’image de Haile ne pouvant se battre pour la médaille est terrible ! C’est la première fois depuis 12 ans qu’il n’est pas en route pour une médaille en grand championnat. Kenenisa termine son dernier tour en 53’’02 et remporte l’or olympique en 27’05’’10, record olympique, devant Sihine, Tadesse, Kiprop et Gebresselassie est cinquième. Pour Haile, la douleur fut trop forte, son souffle trop court. Néanmoins, le doublé éthiopien le rend très heureux. Par ses réactions de joie malgré la défaite, Haile est admiré de tous. Quel grand champion !

Haile et Kenenisa sont les têtes d’affiche du demi-fond mondial. Ils partagent le même entraîneur, Docteur Wolde-Meskel Kostre. Sélectionné aux Jeux Olympiques, Wolde préfère partir étudier dans les années 60 en Hongrie pour obtenir un doctorat en éducation physique. Il est la référence de l’entraînement en Ethiopie.

Haile et Kenenisa partagent également le même manager, le Hollandais Jos Hermans, ancien athlète ayant participé aux JO de 1972 sur 5000m et ceux de 1976 sur 10 000m. Adepte des théories d’entraînement d’Arthur Lydiard, il était un stakhanoviste et courait 45km par jour, 320km par semaine, 3 fois par jour ! De l’âge de 21 à 28 ans, sa vie ne se résume qu’à ce régime. En 1978, le ciel lui tombe sur la tête lorsqu’il connaît une rupture du talon d’Achille, sans réparation possible. Jos devient alors coach, puis manager.

Lorsqu’il se rend compte que les coureurs africains des années 80 venant en Europe se font exploiter, il décide de les prendre sous son aile et est le premier manager occidental à se rendre à Addis Abeba, en 1983. En 1991, lors d’un repérage lors d’un cross-country junior, Jos Hermans remarque un jeune coureur en 5e position, le torse en avant, à la foulée fluide et aérienne, Haile Gebresselassie. Au début ils ont du mal à se comprendre par leurs langages mais aussi par leurs cultures. Leur relation deviendra si forte qu’ils deviennent même meilleurs amis, et n’est pas étranger au succès de Gebre !

 

En route sur marathon !

Dès 2005, Haile se consacre presque exclusivement à la course sur route. Après un premier marathon en 2002 à Londres en 2h06’35, il améliore son record personnel à Amsterdam en 2h06’20 et termine l’année invaincu sur route. En 2006, il commence par un record du monde du semi-marathon en 58’55 le 15 janvier à Phoenix et court pas moins de 3 marathons, neuvième à Londres en 2h09’05, vainqueur à Berlin en 2h05’56 et vainqueur à Fukuaka en 2h06’52.

En avril 2007, alors que le plateau proposé pour le marathon de Londres est exceptionnel, Haile est contraint à l’abandon suite à une allergie au pollen. Il fait un retour sur piste à Hengelo et finit cinquième du 10 000m dans l’honorable chrono de 26’52’’81. Fin juin, il améliore le vieux record du monde de l’heure du Mexicain Arturo Barrios, avec 21,285km.

On connaît l’histoire d’amour de Haile avec la foule de Hengelo aux Pays-Bas. Le marathon de Berlin est également pour lui un évènement particulier. Après sa victoire en 2006, il bat en septembre 2007 son premier record du monde sur marathon, en 2h04’26, et réussit son pari de devenir recordman du monde de cette distance mythique. Cela prouve toute l’étendue de son talent ! Lors de sa carrière, Haile a obtenu des records du monde sur des distances allant du 2000m en salle au 42,195km. Il prend le record du monde à Paul Tergat, après lui avoir déjà subtilisé celui du 10 000m, 20km et semi-marathon. Il est définitivement la « bête noire » du Kenyan…

En 2008 à Pékin, Haile va participer à ses quatrième Jeux Olympiques. Il a toute les clés pour devenir champion olympique du marathon. Toutefois il redoute l’air pollué de la capitale chinoise et décide de ne s’aligner que sur 10 000m, après avoir réussit 26’51’20 en mai à Hengelo. Il termine sixième de la finale olympique du 10 000m en 27’06’’68, remporté par Kenenisa Bekele devant Sileshi Sihine comme en 2004. Haile avouera par la suite qu’il aurait du tenté le marathon olympique car la qualité de l’air était moins catastrophique que prévue.


Le 25e et dernier record du monde de Gebre

Fin septembre 2008, Gebre améliore de nouveau son record du monde du marathon à Berlin, en 2h03’’59. En 2009, il gagne de nouveau à Berlin, en 2h06’08, et bat au passage son tout dernier record du monde, le 25ème de sa carrière, celui du 30km en 1’27’’49. Autre marathon fétiche, à Dubai, il remporte le marathon trois fois d’affilée, en 2008 (2h04’53 après un départ trop rapide), 2009 (2h05’29) et 2010 (2h06’29).

La carrière de Gebre est exceptionnelle pour tout son palmarès, mais également par sa longévité. Il est sur les circuits depuis 1993 ! Fin 2010, après son abandon au marathon de New York, Haile est terriblement déçu. Tant d’entraînements pour des résultats qui ne sont plus vraiment au rendez-vous. Cette déception l’amène sur le coup de l’émotion à annoncer sa retraite. Le monde de la course à pied est sous le choc, comme orphelin. Quelques jours plus tard il annonce qu’il revient sur sa décision, et souhaite courir les Jeux Olympiques de Londres sur marathon.

Malheureusement, ses récentes mésaventures sur marathon se répètent et à Tokyo en 2011 il abandonne encore une fois, avant de se rassurer en gagnant le semi-marathon de Vienne en avril, puis le 10km de Manchester. Mais sur son marathon fétiche à Berlin, en septembre, Gebre est de nouveau contraint à l’abandon, suite à des problèmes respiratoires, et voit Patrick Makau s’emparer de son record du monde, en 2h03’38. Ses chances de participer aux JO de Londres sont compromises. Il lui reste le marathon de Tokyo pour montrer sa forme aux sélectionneurs éthiopiens.

Dans les 6-7 derniers kilomètres il accélère et parvient à creuser un écart, mais soufre ensuite d’une défaillance. Il ne termine que quatrième, en 2’08’17 et ne sera pas sélectionné pour Londres 2012.

Haile tente alors sa chance sur le 10 000m en mai 2012, à Hengelo, lors de la course de sélection éthiopienne pour les JO. Sur sa piste fétiche, Haile ne termine que septième en 27’20’’39, à neuf secondes du vainqueur, Tariku Bekele. Aux Jeux Olympiques Tariku Bekele terminera troisième, derrière Mo Farah et Galen Rupp, et devant son frère Kenenisa Bekele.

 

L’avenir de Gebre

Désormais l’avenir athlétique de Gebre reste incertain, il devrait continuer à se faire plaisir sur des courses sur route. Avant pourquoi pas se lancer en politique. Alors que beaucoup d’éthiopiens rêvent d’une vie meilleure en Europe ou aux Etats-Unis, Haile a toujours rêvé en tant qu’athlète, businessman et père de famille, d’une meilleure vie en Ethiopie.

Il a quasiment toujours refusé de donner de l’argent « en l’air » mais préféré créer des emplois , car il ne peut pas donner de l’argent à tous. Ainsi il aide son pays à se développer. En construisant son premier immeuble en 1997, il commença avec 10 employés dans différents commerces, et en 2004, après un second bâtiment, près de 500 personnes viennent travailler grâce à ses investissements. Sans parler des écoles dans différentes communautés, des cliniques de santé, des routes et de l’électricité apportée à de petits villages.

« je suis né en Ethiopie. Je mourrai ici. Je suis fier de mon pays, de mon peuple. Et je veux contribuer au développement de l’Ethiopie, élever notre niveau de vie. »

 

Si Haile est admiré de tous, c’est à la fois pour son palmarès exceptionnel, pour sa longévité, pour son panel de distance, mais surtout pour sa joie communicative, sa volonté d’aider son peuple. Même dans la défaite, il sait garder sa classe. Lorsque Haile déclarera vraiment sa retraite, il manquera à coup sûr au monde de l’athlétisme ! Amesegenallo Haile (Merci Haile, en amharique) !

S’il ne fallait retenir que 5 choses sur Haile Gebresselassie, ce serait :
- 25 records du monde, du 2000m au marathon
- 2 titres olympiques sur 10 000m (1996, 2000) malgré des douleurs, puis une malédiction olympique
- 4 fois champion du monde d'affilé en plein air (1993, 1995, 1997, 1999), 4 en indoor (1997, 1999 x2, 2003)
- Businessman en Ethiopie, adulé par son peuple
- Son sourire, classe même dans la défaite, et une magnifique foulée

Revivez en vidéo tout la carrière du grand Haile.

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